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Paliers profonds : le point sur la question

Dernière mise à jour : 15 mars 2021
Type de risque : favorise les accidents de désaturation (ADD) par la création de bulles.
Prise en compte par les modèles de désaturation : non (procédure ajoutée sans modélisation).
Préconisations : ne pas faire de « paliers profonds », au moins pour les plongées à l’air (désactiver la fonction lorsque possible).

La plupart des ordinateurs de plongée de nouvelle génération proposent une option «paliers profonds» appelée «deep stops» ou «paliers intermédiaires» (PDIS – Profile-Dependent Intermediate Stop chez Scubapro).

Faisons le point sur cette notion de «paliers profonds», plus complexe qu’il n’y paraît a priori.

Informations extraites de Plongée Plaisir Mémento Ordinateurs et Plongée Plaisir 4, enrichies en 2019.

Définition

Il n’y a pas, à ce jour, de définition scientifique communément admise.

Les paliers profonds (Pyle stopsdeep stops ou paliers intermédiaires) sont des paliers non obligatoires, d’une courte durée, réalisés à demi-profondeur de la profondeur maximum de la plongée.

Pourraient également entrer dans cette catégorie des paliers excessivement profonds par rapport à la plongée, du fait d’un paramétrage trop restrictif des facteurs de gradient ( GFbas ou GFlow).

Paliers profonds : à désactiver, au moins pour les plongées à l’air

La pratique des paliers profonds n’est pas validée sur le plan scientifique, au moins pour les plongées à l’air.

Elle conduirait à générer plus de bulles que les paliers conventionnels et donc à augmenter le risque d’accident.En conséquence cette pratique est déconseillée.

L’option “paliers profonds” des ordinateurs de plongée doit donc être désactivée.

Origine des paliers profonds

L’origine des paliers dits « profonds » est attribuée à Richard Pyle, un biologiste marin qui collectait, au milieu des années 1990, des poissons par grande profondeur en plongeant aux mélanges (helium) au large de Hawaï. S’interrogeant sur son état de fatigue variable selon les plongées, il se rendit compte qu’il était extrêmement fatigué à l’issue des plongées sans avoir trouvé de poissons et qu’il se sentait en bien meilleure forme à chaque fois qu’il avait pu prendre des poissons. En comparant ses profils de plongée, il constata que lorsqu’il remontait avec des poissons, il s’arrêtait régulièrement une à deux minutes au cours de la remontée afin que les poissons puissent libérer une partie du gaz contenu dans leur vessie natatoire, chose essentielle à leur survie.

De manière arbitraire, Richard Pyle (1) adoptait la procédure suivante :

(1) Richard Pyle, The importance of deep safety stops: rethinking ascent patterns from decompression dives, SPUMS Journal Vol 27 No.2 June 1997
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Ce procédé empirique a ensuite été analysé, modifié puis intégré en option dans certains algorithmes d’ordinateurs, pour les plongées à l’helium (trimix, heliox, …).

Un palier dit « profond » est un palier de courte durée (1 à 2 min) à une plus grande profondeur que les classiques paliers « haldaniens », par exemple à demi-profondeur et, en tout cas, supérieur à 12 m.

S’il n’y a pas à ce jour de définition unique, en suivant l’approche de Richard Pyle, un palier profond devrait être un palier à demi-profondeur (mi-distance entre la profondeur max. et celle du 1er palier), dans le cadre d’une plongée avec paliers obligatoires (donc saturante), en respirant de l’helium (trimix, heliox, …).

La pratique des « paliers profonds » trouve donc son origine dans les plongées à l’helium (trimix, heliox, …). Le but est d’éliminer le plus grand nombre possible de bulles en profondeur, avant de poursuivre sa remontée, afin de prévenir les risques d’accident de désaturation.

Paliers profonds : extrapolation aux plongées à l’air ?

En 2004, l’étude de A. Marroni, P. B. Bennett et coll. (5) portant sur :

« Most subjects completed all 8 profiles. Two divers were excluded before completing the fifth profile, due to pregnancy. A few divers omitted the repetitive dive profile due to feeling too cold or due to adverse sea conditions. »

conclut que :

(5) A. Marroni, P. B. Bennett, F. J. Cronjes, R. Cali-Corleo, P. Germonpre, M. Pieri, C. Bonuccelli, C. Balestra, A deep stop during decompression from 82 fsw (25 m) significantly reduces bubbles and fast tissue gas tensions, Undersea and Hyperbaric Medical Society, Inc., 2004.
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voir la lettre d’un lecteur à l’éditeur : Letter to the Editor
et la réponse des auteurs : Author Reply

Un effet de mode

Il n’en fallait pas plus pour qu’un « effet de mode » s’installe et que les ordinateurs de plongée extrapolent les « deep stops » (paliers profonds) des plongées à l’helium aux plongées à l’air. 

Pourtant, sur le strict plan scientifique, rien n’avait été validé. Mais comme vous le savez sans doute, il n’existe pas vraiment de procédure ou de norme de validation des algorithmes programmés dans les ordinateurs de plongée. Chaque fabricant peut donc faire (quasiment) comme il l’entend.

Dit autrement, les logiciels programmés dans les ordinateurs de plongée ont  intégré les « paliers profonds » pour les plongées à l’air alors même que les modèles mathématiques ne les avaient pas pris en compte. Les modèles Bühlmann, RGBM ou VPM n’ont pas été modifiés en ce sens.

Les études scientifiques invalident la procédure pour les plongées à l’air

C’est dans ce contexte qu’une étude française, présentée au congrès scientifique annuel de l‘EUBS du 15 au 19 September 2004 à Ajaccio puis publiée en France (2) et aux Etats-Unis (3) en 2005 a jeté un pavé dans la marre.

Cette étude (Marine nationale) conclut que les paliers profonds à l’air ne « réduisent pas les niveaux de bulles par rapport à la table de référence MN90 et qu’au contraire l’apparition de niveaux de bulles élevés et prolongés plusieurs heures lors des plongées successives ainsi que la survenue d’un accident de désaturation de type bends ont conduit à affirmer la dangerosité de cette procédure. […] Le concept de paliers profonds en décompression humaine mérite confirmation pour la plongée profonde à l’air. »

(2) Blatteau J.-E., Hugon M., Gardette B., Galland F.-M., Protocoles de décompression pour la plongée à l’air intégrant des paliers profonds, Bulletin de médecine subaquatique et hyperbare, 2005, pp 85-91.
Télécharger la publication (Avec la permission de MedSubHyp – Courtesy MedSubHyp – Pr Jacques Regnard Président)
(3) Version américaine publiée dans Aviation Space Environmental Medicine :
Blatteau J-E, Hugon M, Gardette B, Sainty JM, Galland FM. Bubble incidence after staged decompression from 50 or 60 msw: effect of adding deep stops. Aviation Space Environmental Medicine, 2005; 76:490–2.

Trois ans plus tard, en mai 2008, outre les limites de l’étude de Marroni-Bennett de 2004 (22 volontaires, plongées à 25 m sans paliers obligatoires), un article de recherche (6) démontre que même pour des plongées à faible profondeur les paliers dits « profonds » génèrent plus de bulles que les paliers classiques et sont donc déconseillés.

(6) Nico A.M. Schellart, Jan-Jaap Brandt Corstius, Peter Germonpré, and Wouter Sterk, Bubble Formation After a 20-m Dive: Deep-Stop vs. Shallow-Stop Decompression Profiles, Aviation, Space, and Environmental Medicine x Vol. 79, No. 5 x May 2008.
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Dans ce contexte, un workshop (7) regroupant 96 participants du monde entier s’est tenu les 24 et 25 juin 2008 à Salt Lake City. Le rapport de 336 pages en arrive à la conclusion suivante (page 324) : le seul point ayant pu faire l’objet d’un consensus en ce qui concerne les paliers profonds lors de plongées avec décompression est qu’il existe des résultats contradictoires selon les études.

Only one could be agreed on as follows:
In respect of decompression diving there is conflicting evidence regarding the relative efficacy of decompression regimens that include empirical or model-derived deep stops (as defined) and decompression regimens prescribed by gas content models.

Difficile d’aller plus loin dans les conclusions alors-même qu’un des principaux organisateurs de ce workshop est co-auteur de la publication de 2004 prônant les paliers profonds à l’air et que la plupart des autres publications disent le contraire …

(7) Workshop – Decompression And The Deep Stop, Salt Palace Convention Center, Salt Lake City, Utah, US, June 24-25, 2008
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En 2010,  Alert Diver (Petar Denoble, Deep Stops) interroge différents médecins ou scientifiques sur la question, afin de faire le point sur cette controverse : « Conseillez-vous aux plongeurs de loisir d’activer le mode paliers profonds ? ». Les réponses sont les suivantes (extraits) :

Peter B. Bennett (Undersea and Hyperbaric Medical Society) qui est un des auteurs de la publication de 2004 confirme : Si leur ordinateur dispose du mode « paliers profonds », ils peuvent l’utiliser.

Mais d’autres contributeurs sont plus critiques.

Christian Gutvik (Baromedical and Environmental Physiology Group) : Non. Actuellement, nos recherches montrent que les paliers profonds ne sont bénéfiques que pour de longues durées de plongée. Nous pensons que les modèles actuels calculent des paliers optimum et que si les paliers profonds étaient bénéfiques, ils seraient intégrés de manière native dans les modèles.

David Southerland (US Navy Medical Corps) : Pas à ce jour. Tout d’abord, il n’y a pas de définition formelle de ce qu’est un « palier profond ». […] Ensuite, la profondeur et le temps optimum pour les paliers profonds ont été testés sur un faible nombre de cas, chez l’homme comme chez l’animal. Dans certaines études, les paliers profonds réduisent le nombre de bulles, dans d’autres les effets dépendent du profil de plongée et peuvent même augmenter les risques d’ADD. Il faut approfondir la recherche dans ce domaine avant de pouvoir conseiller ou déconseiller les paliers profonds.

L’approfondissement des recherches demandé arrive l’année suivante, en 2011. Une étude de l’US-Navy (4) confirme les résultats de la Marine nationale (Blatteau et coll.). Elle indique que les essais, menés auprès de 81 volontaires de l’US-Navy jusqu’à 55 m de profondeur durant 30 minutes, ont été interrompus au bout de 200 plongées sur les 400 prévues initialement, alors que le nombre d’accidents devenait significativement supérieur en suivant des paliers profonds (11 cas sur 198 plongées) qu’en suivant des paliers « classiques » (3 cas sur 192 plongées). La plupart des accidents étaient des bends, mais deux ont évolué vers des symptômes neurologiques.

L’étude conclut : « Les résultats indiquent que l’élimination plus lente des gaz ou le fait que certains tissus continuent à se charger vient annuler les bénéfices de la réduction de la croissance des microbulles par des paliers profonds ».

(4) Doolette D.J. ; Gerth W.A. ; Gault K.A., Redistribution of decompression stop time from shallow to deep stops increases incidence of decompression sickness in air decompression dives, Navy Experimental Diving Unit (NEDU), 2011.
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En conséquence, certaines notices d’ordinateurs prennent désormais la précaution de mentionner ces études :

Dans la même logique, des organismes d’enseignement comme PADI ont pris la décision de ne plus enseigner les paliers profonds (8) : Télécharger la publication.

Conclusion

Pour les plongées à l’air, la pratique des paliers profonds génèrerait plus de bulles que la pratique des paliers classiques.

Elle semble dangereuse en l’état actuel des recherches.

Conseil : désactiver le mode “deep-stop” des ordinateurs de plongée pour les plongées à l’air.

Références bibliographiques

(1) Richard Pyle, The importance of deep safety stops: rethinking ascent patterns from decompression dives, SPUMS Journal Vol 27 No.2 June 1997
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(2) Blatteau J.-E., Hugon M., Gardette B., Galland F.-M., Protocoles de décompression pour la plongée à l’air intégrant des paliers profonds, Bulletin de médecine subaquatique et hyperbare, 2005, pp 85-91.
Télécharger la publication (Avec la permission de MedSubHyp – Courtesy MedSubHyp – Pr Jacques Regnard Président)

(3) Version américaine publiée dans Aviation Space Environmental Medicine en 2005 :
Blatteau J-E, Hugon M, Gardette B, Sainty JM, Galland FM, Bubble incidence after staged decompression from 50 or 60 msw: effect of adding deep stops. Aviation Space Environmental Medicine 2005; 76:490–2.

(4) Doolette D.J. ; Gerth W.A. ; Gault K.A., Redistribution of decompression stop time from shallow to deep stops increases incidence of decompression sickness in air decompression dives, Navy Experimental Diving Unit (NEDU), 2011.
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(5) A. Marroni, P. B. Bennett, F. J. Cronjes, R. Cali-Corleo, P. Germonpre, M. Pieri, C. Bonuccelli, C. Balestra, A deep stop during decompression from 82 fsw (25 m) significantly reduces bubbles and fast tissue gas tensions, Undersea and Hyperbaric Medical Society, Inc., 2004.
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voir la lettre d’un lecteur à l’éditeur : Letter to the Editor
et la réponse des auteurs : Author Reply

(6) Nico A.M. Schellart, Jan-Jaap Brandt Corstius, Peter Germonpré, and Wouter Sterk, Bubble Formation After a 20-m Dive: Deep-Stop vs. Shallow-Stop Decompression Profiles, Aviation, Space, and Environmental Medicine x Vol. 79, No. 5 x May 2008.
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(7) Workshop – Decompression And The Deep Stop, Salt Palace Convention Center, Salt Lake City, Utah, US, June 24-25, 2008
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(8) Position de PADI sur la question : les paliers profonds à l’air comme aux mélanges ne doivent être ni enseignés ni pratiqués.
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Voir également :

Copyright Alain Foret 2020 – Reproduction interdite sans autorisation écrite de l’auteur.

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